Non, je ne vais pas écouter ni admirer ni applaudir un violeur

TW: Violence sexuelle

Pardon: Fait de ne pas tenir rigueur d’une faute; rémission d’une offense.
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/pardon/58105

Et bien voilà, on y est. Cela faisait déjà plusieurs jours que j’avais envie et besoin d’écrire mais que je n’arrivais pas à formuler le tout comme je voulais .
Il y a quelques jours donc, et même déjà quelques semaines, j’ai été littéralement bombardée de liens pour une vidéo TED donnant la parole à une victime de viol luttant main dans la main contre la culture du viol au côté de son violeur.
Vous avez très certainement eu connaissance de cette vidéo aussi.
Je ne veux pas mettre de lien ici. Si vous ne savez pas de quoi il s’agit et en quelques mots c’est l’histoire de Thordis Elva qui a été violée pendant 2 heures (7200 secondes nous dit-elle) par Tom Stranger, son petit copain de l’époque. Elle a décidé de lui écrire des années plus tard, il lui a répondu, ils se sont revu-e-s une semaine entière pour parler de ce qu’il s’était passé. Suite à cela elle lui a pardonné, s’est réconciliée avec lui et a écrit un livre avec lui.
Leur histoire a été présenté dans un TED talk. La vidéo comptabilise plus de 2,5 millions de vues à ce jour.
Le lien de cette vidéo est apparu tous les jours sur mes newsfeed Facebook, Twitter, Instagram un bon moment. Je l’ai vu aussi sur tous les journaux, les magazines web que je lis régulièrement. Impossible d’y échapper.
La première fois que je l’ai vu j’étais tétanisée. Les fois suivantes j’ai été prise de vertiges incapable d’entendre autre chose que les battements de mon cœur comme s’il voulait sortir de ma poitrine.
En tant que victime et survivante j’ai été violemment touchée et “triggered”.

Ce n’est pas tant la réaction d’Elva face à son viol et son violeur qui m’a choquée. Elle dit en effet: “…qu’il mérite ou non mon pardon, je méritais de trouver la paix.”
Et effectivement, elle mérite la paix. Si elle y arrive de cette façon, en pardonnant et se réconciliant j’en suis très heureuse pour elle. C’est formidable pour elle. Et c’est bien ça le point ici: c’est SA façon de retrouver la paix, SON chemin. Il s’agit d’elle et seulement d’elle. Son chemin pour trouver la paix, se reconstruire et récupérer après son viol n’est pas applicable à tout le monde. Je ne pourrai jamais me reconstruire en pardonnant et me réconciliant avec mes abuseurs et violeur. Tout le contraire en fait.
J’ai été agressée de nombreuses fois par différents agresseurs et toujours en public. Une fois j’ai eu un couteau sous la gorge, une autre fois ils ont commencé à me serrer la gorge et m’étrangler. J’ai été violée par un inconnu qui m’a fait du harcèlement de rue pendant des heures en plein centre ville, dans des rues bondées avant de parvenir à ses fins. Personne n’est jamais intervenu. Pire encore: certaines personnes témoins de la scène riaient et se moquaient de moi. J’ai développé un trouble de stress post traumatique, un TCA, une maladie chronique et j’ai été convaincue des années durant que je n’étais rien qu’une merde et que ce que j’avais enduré était normal. Parce que si ça n’était pas normal, les personnes présentes seraient intervenues, non? Ben non.

Il m’a fallut des années pour comprendre que ce n’était pas de ma faute, que ça n’était pas normal, que je ne suis pas de la merde et que je mérite d’être respectée, d’être en paix et en sécurité. Je ne suis pas à blâmer pour les agressions que j’ai subies. Mes agresseurs sont à blâmer.
Quand des années plus tard j’ai gagné mon combat contre ma boulimie, arrêté de m’auto-insulter et auto-maltraiter et trouver la force de mettre des mots sur ce qu’il m’était vraiment arrivé j’ai pu finalement porter plainte pour l’une des agressions. La première conséquence de ma plainte a été d’être virée de mon job par quelqu’un qui se disait pourtant être mon amie. C’était il y a exactement 10 ans. Je vis maintenant dans la ville que j’ai choisie, j’ai un compagnon merveilleux, des ami-e-s formidables, un boulot que j’aime et je suis prête à me battre pour me débarrasser des derniers restes de stress post traumatiques. Je vois mes progrès, je vais mieux chaque jour davantage. Je sais maintenant que j’ai de la valeur, que je ne suis pas de la merde. Ils m’ont traité comme un objet de merde et ils n’en avaient pas le droit. Ce qu’ils m’ont fait a eu de graves conséquences sur ma vie et ma santé. Je ne leur pardonnerai pas. Ils resteront celles et ceux à tenir pour responsable.
Si je leur pardonnais, cela reviendrais à accepter ce qu’ils m’ont fait (et je dis bien “je”, c’est mon cas et pas un autre). En pardonnant, je pourrais alors me réconcilier (ce que Thordis a fait) avec eux et elles (elles sont les défenseures d’abuseurs) et donc pourquoi pas boire un verre avec, papoter, faire des blagues sur le viol.
Non. Impossible. Le pardon est pour des actions commises qui n’affectent pas la santé et la vie et encore moins quand les conséquences sont sur le long terme voire à vie. Tout ce que mes agresseurs et violeur auront de moi sera du mépris et de l’indifférence. Je ressens du mépris pour tous et j’avoue avoir plus de mal pour l’indifférence pour certains. Mais j’y arriverai! Par contre ils n’auront jamais mon pardon. Ce qu’ils ont fait est inacceptable et impardonnable. Je ne pourrai pas être en paix en leur pardonnant et mon chemin pour me reconstruire n’est ni meilleur ni pire que celui de Thordis. Nous sommes toutes les deux des survivantes, nous sommes toutes les deux des êtres humains, nous avons toutes les deux les mêmes droits. Son expérience et son opinion ne valent pas mieux ni moins que les miennes ou que celles de quiconque autre.
Je n’aurais donc pas été aussi secouée si elle avait fait par de son expérience dans un blog personnel ou sa page Facebook en tant que témoignage personnel. Je n’aurais pas été aussi choquée si tout cela avait été présenté en tant qu’histoire purement personnelle. C’est son histoire. Elle a parfaitement le droit de la partager, surtout si ça lui fait du bien, même si je ne comprends pas comment elle peut aller mieux de cette façon. Je n’ai pas besoin de comprendre ses décisions pour les respecter tant que mes opinions le sont aussi, respectées.
Ce que je trouve problématique c’est qu’une organisation comme TED donne une tribune à son histoire incluant la voix et le point de vue de son violeur, transformant le tout en un message d'”empowerment” et comme l’unique bonne façon de se remettre d’un viol.

Nous vivons dans un monde où 1 femme sur 5 est ou sera violée ou subira une agression sexuelle grave.
Nous savons que 97% des violeurs ne passeront pas un seul jour en prison. Nous connaissons tous et toutes les cas de Brock Turner, Daisy Coleman, Audrie Potter et plus récemment le cas de la cérémonie des Oscars avec son lot d’agresseurs et harceleurs parmi les nominés et gagnants.
Les victimes sont communément critiquées et blâmées avec des questions telles que “Comment était-elle habillée? Est-ce qu’elle avait bu? Qu’est-ce qu’elle faisait toute seule?”
Est-ce pertinent de donner une tribune à un violeur dans ce contexte alors que les victimes rencontrent tant de difficultés pour faire entendre leur voix? Alors que les victimes doivent faire face au discrédit et parfois même aux railleries?
On nous dit que nous n’entendons pas la parole des hommes dans les cas de viol. Mais est-ce qu’on entend la voix des victimes et des survivant-e-s ailleurs que dans des groupes et plateformes spécifiques de victimes/survivant-e-s?
Pour ma part je parle et écris sur mon expérience. J’écris parce que c’est vital pour moi, parce que le silence me tue à petit feu. Je ne veux et peux plus rester silencieuse, je dois parler pour que les gens prennent conscience du problème de la violence sexuelle. J’aime parler avec d’autres victimes et survivant-e-s. C’est si important, vital pour nous d’être écouté-e-s. Pourtant, et honnêtement, j’ai l’impression de parler dans le vide. De toute évidence, mon expérience ne génère pas 2,5 millions de vues. En revanche, en parlant, j’ai généré mon renvoi. Ma voix m’a coûté un boulot. Le pire c’est que je ne suis pas seule dans cette situation. C’est tellement dur de se faire entendre mais curieusement, lorsqu’un homme parle de viol, lorsqu’un homme qui a violé parle de viol, là plus de 2,5 millions de personnes l’écoutent, l’admirent et l’applaudissent.
Et la vidéo ne vient pas seule. Les TED talk sont souvent repris par les journaux, générant de nombreux articles reliés et des milliers de commentaires. Le nombre de commentaires mentionnant le courage de Tom et à quel point il est admirable est franchement inquiétant. D’autres commentaires admiratifs sur la force et le pouvoir de Thordis, commentaires assénant que le pardon est LE BUT ultime à atteindre le sont tout autant. J’ai lu des dizaines de commentaires expliquant directement aux victimes (victimes qui commentaient elles-mêmes leur malaise et qu’elles ne se reconnaissaient pas dans cette voie) qu’elles étaient encore dans une période difficile et qu’elles n’avaient, en quelque sorte, toujours pas vu la lumière que procure le pardon. C’est d’une violence, d’un mépris et d’un manque de respect incroyable! A la fois parce que cela implique qu’il y a une bonne façon de se reconstruire (par le pardon) et parce qu’ils nous disent (je m’inclus parce que même si je n’ai pas commenté je m’identifie car je ne vois ni la beauté ni la lumière dans le pardon à son violeur) que nous ne savons pas comment nous reconstruire, comment aller mieux et ce qui est bien pour nous. Ces commentateurs savent donc mieux que moi ce qui est bien pour moi. Je pense que c’est quelque chose à prendre en compte quand il s’agit de donner une tribune à un violeur et pour aborder un sujet aussi sensible. Nous ne pouvons pas ignorer les effets sur le public et sa réaction.
Un viol a les mêmes effets que la torture. C’est assez connu aujourd’hui. Lorsqu’il est commis en temps de guerre il est considéré comme crime de guerre. Pourtant, les victimes sont généralement encore silenciées et tenue pour responsables de leur viol. Nous devons affronter à la fois les conséquences directes de ce crime et les préjugés qui nous tiennent pour responsables, tous les mythes du viol. Et un violeur est plus admirable et écoutable que nous. C’est encore plus qu’inquiétant. C’est terrifiant.

Nous avons pu voir récemment une certaine résistance, des protestations, tout spécialement lors de l’affaire Brock Turner. Il semblait que beaucoup trouvait le jugement choquant et réclamait plus de justice pour les victimes.
Avec cette vidéo et la façon dont elle a été présentée, le message semble être maintenant qu’il n’y a pas besoin de justice. Le pardon est la clé que toute victime devrait avoir. D’ailleurs si je me souviens bien, Turner a bien dit qu’il serait plus utile libre qu’en prison car ainsi il pourrait intervenir auprès des étudiants pour avertir des mauvais effets de l’alcool… Le message est clair: si tu violes, que tu es désolé et que tu écris un livre tu es lavé du crime que tu as commis (crime qui produit les mêmes effets que la torture je vous rappelle).

Un autre point ici est le statut de la victime. Si cette histoire est porteuse d’un message c’est bien celui de la victime parfaite qui pardonne. Ce n’est pas anodin. On sait parfaitement que tout le monde peut subir un viol: femme, homme, fille, garçon, bébé. Nous savons aussi qu’une immense majorité des victimes de viols sont des filles et des femmes et qu’un des mythes sur le viol les plus tenaces est qu’un homme ne peut pas être violé. Cela implique dès lors que les femmes sont fatalement des proies qui doivent se protéger des besoins naturels des hommes. Les femmes sont aussi traditionnellement associées à la notion de douceur, de soin “care”, de fragilité. On n’apprend pas aux filles à se défendre, à être forte physiquement, à se battre. Si vous courrez “comme une fille” ou vous battez “comme une fille” c’est qu’on vous insulte.
Que dire donc des femmes qui veulent envoyer leur violeur en prison? Celles qui veulent obtenir justice? Est-ce une mauvaise victime assoiffée de vengeance?
D’ailleurs, j’ai remarqué à ce propos que le terme “vengeance” vient de plus en plus souvent remplacer le mot “justice” dans de nombreux cas de violence sexuelle. Pourtant, “vengeance” et “justice” sont deux choses complètement différentes.
Les mots sont importants. Ce que je trouve également consternant ici c’est lorsque Thordis dit que le mot “violeur” est déshumanisant.
Je vais reprendre le cas Turner en exemple. Il a été qualifié de “nageur”, de “futur champion”, d'”espoir olympique”. Ces termes évitaient de faire face au fait qu’il est aussi un agresseur sexuel.
Nous devons nous confronter au fait que les violeurs sont humains. Ce ne sont pas des monstres baveux verts et bleus qui surgissent d’un coup de nulle part dans une petite rue sombre et isolée. Ce sont des humains. Thordis a raison là dessus. Ils (elles) ont des parents, des enfants, une famille, des ami-e-s, des collègues, des voisins. Ce sont des humains et être humain n’est pas incompatible avec être un violeur. Un être humain qui impose un acte sexuel commet un viol et quelqu’un qui commet un viol est un violeur. Tom Stranger est un violeur. V.I.O.L.E.U.R. C’est le mot qui correspond à ce qu’il a fait.
Et un violeur peut donc aller parler librement de ces sentiments sans craindre la moindre conséquence à part être admiré et applaudi.

C’est ignoble.

C’est pour ça que j’ai été autant mal. C’est parce que cette vidéo suggère que la seule façon de se remettre d’un viol passe par le pardon et donner une libre tribune à son violeur.
Or, il n’y a pas de bonne ou mauvaise façon. Il n’y a pas de bonnes ou mauvaises victimes.
C’est ok de raconter son histoire. Ça ne l’est pas de la présenter de façon à ce qu’un violeur soit admiré et vu comme aussi courageux (sinon plus) et éprouvé (sinon plus) que sa victime.

Je ne m’attendais pas à ça de la part d’un TED talk.

 

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